Paris-Roubaix : le pavé de l’enfer

Après le Tour des Flandres, voilà l’Enfer du Nord : Paris-Roubaix. Si les monts flandriens laissent leur place aux plates routes du nord de l’hexagone, les pavés sont toujours là pour martyriser les coureurs. En cette 112e édition, la bataille pour l’histoire fera encore rage entre les deux monstres Tom Boonen et Fabian Cancellara, dans un décor dont la simplicité en fait la beauté.

Culture Sport Paris Roubaix 2013

L’écrivain français Philippe Delerm dit, à propos de Paris-Roubaix, que c’est «le théâtre qui porte sa mythologie plus que les acteurs». Il est vrai que le décor de ce monument du cyclisme ne peut laisser insensible quiconque ose regarder ce spectacle d’un autre temps, presque guerrier. Alors que les coureurs s’échinent à rester sur leur vélo dans la fureur d’une foule en délire, alors que ces soldats en cuissard se battent avec la poussière brûlant leurs poumons (quand bien même la pluie n’appelle pas à leur chute), le spectateur se laisse bercer par le romantisme de cette course, par le sentiment que tout peut basculer à n’importe quel moment. A tout instant, cet effort peut être anéanti par une chute, une crevaison, une trajectoire mal négociée… La beauté de cette course réside dans ce décor simple mais magnifique, qui n’en fait qu’à sa guise. Dès les premiers secteurs pavés, dès les premiers sprints pour se placer, on entre dans une bataille où chaque secteur devient un combat. En 1896, Victor Bruyer parlait de «projet diabolique». Principal rédacteur de la rubrique cycliste du journal Vélo, il était alors envoyé par son directeur Paul Rousseau reconnaître la course pour laquelle Théodore Vienne et Maurice Pérez avaient démarché le journal. Qu’aurait-il dit quand Jean Stablinski fit la «découverte» de la tranchée de Wallers-Aremberg en 1967 ? Ce secteur mythique est le véritable coup d’envoi des hostilités. Après dix tronçons (sur 28) servant de mise en jambe, les favoris se jaugent et observent les différents régiments présents sur ces deux kilomètres où tout tremble. De son vrai nom «la Diève des Boules d’Hérin», elle fut retirée en 2005 pour mieux revenir l’année suivante. Une fois la trouée passée, les fauves sont définitivement lâchés dans l’arène formée par les admirateurs. Le spectateur ne sortira avec eux de cet état de semi-conscience qu’au carrefour de l’Arbre, juge de paix de «la reine des classiques», où seuls les plus forts et habiles seront au rendez-vous. Et si la décision n’est pas faite devant le bar de l’Arbre, les deux tours dans le vélodrome placé entre Croix et Roubaix décideront du nom de celui qui marquera à jamais le pavé.

Culture Sport Paris-Roubaix 2013Bien entendu, les vainqueurs de cette course ne peuvent être que des champions. Il n’y a pas de hasard quand un homme lève les bras dans le ciel de Roubaix. De grands noms sont ainsi repartis avec un pavé (trophée donné au vainqueur) et ont ainsi succédé à l’allemand Josef Fischer, premier lauréat en 1896. Maurice Garin, tout d’abord, réalisera le premier doublé les deux années suivantes. Ce ne sera qu’après qu’il signera la première victoire sur le Tour de France. D’autres vainqueurs de grand Tour viendront également dompter les pavés : Fausto Coppi en 1950, Louison Bobet en 1956, Eddy Merckx en 1968, 1970 et 1973 et Bernard Hinault en 1988. Le «blaireau» parlera, à la suite de sa victoire, de «connerie» pour qualifier Paris-Roubaix. En pestant contre l’insécurité supposée de la reine des classiques, il inaugura une séparation entre deux types de coureurs : ceux des classiques et ceux des course à étapes. Christopher Froome ou Alberto Contador ne se frotteront jamais aux meilleurs sur Paris-Roubaix. Inversement, Cancellara et Boonen ne gagneront jamais le Tour de France. A l’intérieur même de la caste des coureurs de classique se trouve une différence entre ceux qui affectionnent les «flandriennes» et ceux qui privilégient les «ardennaises». Le multiple champion du monde Paolo Bettini n’a ainsi jamais côtoyé l’Enfer du Nord…

Culture Sport Paris-Roubaix 2013 Fabian Cancellara

Mais Sir Bradley Wiggins ne fait rien comme les autres. Le Maillot Jaune 2012 s’est fixé comme premier objectif de sa saison Paris-Roubaix. Au vu de sa forme entraperçue au Ronde, il est tout de même fort probable que le coureur de la Sky aura du mal à suivre des gladiateurs tels que Boonen et Cancellara. Comme au Tour des Flandres, le belge, co-recordman du nombre de victoires sur l’épreuve (2005, 2008, 2009, 2012) avec le «gitan» Roger de Vlaeminck (1972, 1974, 1975, 1977), peut rentrer définitivement au panthéon en devenant le premier quintuple vainqueur de l’épreuve. Comme au Tour des Flandres, Spartacus a, quant à lui, l’occasion de revenir à la hauteur de Tommeke au palmarès (3 victoires jusqu’ici; 2006, 2010, 2013). Pour cela, il devra se défaire comme toujours de l’équipe du grand manitou Patrick Lefevere où, en plus de Boonen, se trouvent Nikki Terpstra et surtout le champion du monde de cyclo-cross Stybar. Il y a fort à parier que le Suisse en aura toujours un sur le porte-bagage, comme l’année dernière où Stybar n’avait cédé que par malchance et fatigue dans le carrefour de l’Arbre. Depuis 2005, les monstres flandriens Boonen et Cancellara monopolisent le pavé. Seul Stuart O’Grady (2007) et Johan Vansummeren (2011) sont passés entre leurs griffes. Malheureusement, le premier est maintenant à la retraite et le second a chuté sévèrement durant le Tour des Flandres. Les éternels outsiders de la course ne sont plus là ou ont disparu du devant de la scène, on pense bien évidemment au valeureux Juan-Antonio Flecha, à Alessandro Ballan et à Thor Hushovd. Les regards se tourneront donc vers la nouvelle garde. Troisième dimanche dernier, Sep Vanmarcke avait poussé l’année dernière le roi Cancellara jusqu’au sprint final en 2013. Il sera encore de la partie cette année, tout comme Greg Van Avermaet, très en jambe sur le Ronde et les sprinteurs John Degenkolb et Alexander Kristoff. On attend également Peter Sagan au tournant, même si le slovaque semble moins à l’aise qu’on aurait pu le croire. Du coté des tricolores, Sylvain Chavanel, affaibli au Tour des Flandres, restait un espoir crédible à la succession de Frédéric Guesdon, lauréat en 1997. Hélas, il a déclaré forfait. Du coup, c’est peut-être davantage du côté des boys de Marc Madiot, vainqueur en 1985 et 1991, qu’il faut aller regarder. Les Démare, Offredo, Ladagnous commencent à avoir les dents longues. Il ne faudra pas oublier non plus Vincent Jérôme, 11e au Ronde, Sebastien Turgot, 2e en 2012 et Steve Chainel, habituel homme des sous-bois durant l’hiver.

Cependant, il serait faux de dire qu’on ne voudrait pas d’un mano à mano entre les deux rivaux flandriens Boonen et Cancellara. Le champion belge voudra certainement prendre sa revanche sur le Ronde, où il n’a pu suivre le rythme du Suisse. Quant à ce dernier, il désirera montrer sa suprématie sur les flandriennes. Entre Paris (Compiègne) et Roubaix, pas de monts mais des maux à panser : l’enfer est pavé de mauvaises intentions.

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