Philippe Lafon : « La tournée du mois de juin est toujours la plus compliquée »

Après le premier volet de notre interview avec Philippe Lafon, plus tourné vers le championnat de France, place désormais au deuxième acte. A la veille du deuxième des trois tests matchs face à l’Australie, le journaliste du service des sports de France Télévisions revient avec nous sur les chances et le niveau du XV de France à un an du Mondial en Angleterre, mais aussi sur le nouveau format de la Coupe d’Europe.

Culture Sport Philippe Lafon Matthieu Lartot

Philippe Lafon (à droite) avec son comparse de France Télévisions, Matthieu Lartot

Partie 2 : la nouvelle Coupe d’Europe et la tournée des Bleus en Australie

Que pensez-vous de la nouvelle formule de la Coupe d’Europe, l’European Rugby Champions Cup ?

La compétition est refondue. Il y aura vingt clubs (contre vingt-quatre habituellement, ndlr) et toutes les équipes doivent se qualifier pour y aller, y compris les provinces Celtes. Elles n’y iront plus « gratuitement » parce qu’elles participent à leur championnat, elles y seront parce qu’elles seront bien classées. Il y aura au moins une des équipes de chaque pays (Ecosse, Irlande, Italie, Pays de Galles, ndlr). C’est plutôt une mise à jour assez récente de la Coupe d’Europe, du niveau sportif.

LES POULES
1 : Saracens (Ang), Munster (Irl), Clermont et Sale (Ang)
2 : Leinster (Irl), Castres, Harlequins et London Wasps (Ang)
3 : Toulon, Leicester (Ang), Ulster (Irl) et Llanelli (Gal)
4 : Glasgow (Eco), Montpellier, Bath (Ang) et Toulouse
5 : Northampton (Ang), Racing Metro, Ospreys (Gal) et Benneton Treviso (Ita)

Connaissez-vous déjà le dispositif de France Télévisions pour 2014-2015 ?

Je ne connais pas les tenants et les aboutissants et la manière dont on va la couvrir. C’est en négociation en ce moment. France Télévisions souhaite bien évidemment continuer de promouvoir la Coupe d’Europe qui est une compétition magnifique. C’est le seul niveau intermédiaire entre le championnat, le niveau domestique, et le niveau international des équipes du Tournoi des Six Nations ou des Coupes du Monde. C’est essentiel pour le niveau du rugby Français, étranger aussi, mais surtout tricolore. Si le rugby veut sortir du milieu des aficionados et de ceux qui connaissent le milieu et toucher le grand public, ça sera fatalement face à des équipes qui ont des grands résultats au niveau continental. C’est connaître les rugbymen au-delà de l’ovalie, de leur pré carré. Je pense que les clubs et la ligue en sont conscients. Ils ont besoin d’être beaucoup exposés. Qui peut faire une meilleure exposition que le service public en proposant des affiches qui réunissent régulièrement entre 1,3 et 4 millions de téléspectateurs (selon le stade de la compétition) ? Après on va voir ce que le vendeur de l’événement demande et comment ça pourra se négocier.

N’avez-vous pas peur d’une offensive de beIN Sports afin de récupérer les droits, après avoir perdu ceux du Top 14 ?

Si c’est une question d’argent, n’importe quel opérateur bien doté, avec des poches pleines et pas de trous dedans, pourrait s’acheter n’importe quelle compétition et la diffuser où il veut. La problématique du rugby est différente. C’est un sport de haut niveau qui du point de vue de l’exposition est assez adolescent (il est professionnel que depuis 1995). Il a besoin de se montrer pour élargir son assiette économique et médiatique. Le fait de ne passer que sur des chaînes cryptées et pour son championnat – qui est très bien à sa place – et sur une compétition continentale comme la Coupe d’Europe, ça réduirait leur chance. Je pense qu’il y a un certain nombre de spectacles qui doivent être protégés notamment ceux qui engagent des clubs au niveau international. Chacun devra y voir son intérêt mais est-ce que c’est plus intéressant de toucher beaucoup plus d’argent pour être vu du plus petit nombre ou toucher un petit peu moins d’argent et être vu du plus grand nombre ? Continuer de faire la promotion de son sport auprès de gens qui n’ont pas forcément la possibilité de s’abonner à des chaînes payantes et continuer de voir des gamins affluer dans les clubs ? C’est ça la grande question. Mais nous n’avons pas la réponse… C’est aux décideurs des ligues et notamment de la LNR (Ligue Nationale de rugby) de décider. Nous, nous sommes tout ouïe. Je pense que nos dirigeants à France Télévisions voudront leur montrer ce que nous savons faire. Jusqu’ici la Coupe d’Europe a été un succès parce qu’on l’a porté à bout de bras, y compris lorsqu’elle n’était pas connue il y a vingt ans, pour montrer que le rugby n’est pas une affaire d’aficionados mais aussi une affaire de grand public. De toute façon ce n’est pas compliqué, le rugby c’est d’abord l’équipe de France et ensuite le reste. Le grand public c’est comme ça. Ce n’est pas nous qui l’avons inventé, on voit les chiffres. Entre les Bleus et le rugby de clubs, il y a une compétition intermédiaire qui s’appelle la Coupe d’Europe et qui vaut le coup. Je pense que les clubs l’ont compris. Après si les chaînes privées et cryptées souhaitent mettre le paquet, qui sommes nous pour interdire à un vendeur d’événement de leur vendre ? Nous ce qu’on leur dit c’est que notre antenne est disponible, nous avons la possibilité de diffuser au plus grand nombre, faites votre choix. Dans les années quatre-vingt-dix, le basket a fait ça. Il est parti sur les chaînes payantes, à l’époque je crois que c’était Canal+ qui avait tout racheté, du coup ça ne lui a pas porté chance pendant dix ans. Depuis le basket a un peu disparu. Je pense que tout le monde est conscient de tout cela. On ne donne de leçon à personne. On espère simplement qu’on nous laissera la chance, le privilège et le bonheur de diffuser ces compétitions.

Qu’attendez-vous des Bleus lors de cette tournée estivale en Australie ? (*)

Il faut savoir que cette tournée du mois de juin est toujours la plus compliquée. Elle est extrêmement difficile parce que les joueurs sont un peu fatigués ayant joué toute la saison. En plus, nous avons les saisons les plus longues en Europe. Lorsqu’ils vont jouer aux antipodes, ce que PSA appelait « la tournée d’une vie » l’an dernier en Nouvelle-Zélande, ils ne prennent plus cinquante points comme ça pour rigoler, mais eux sont en pleine bourre, en début de cycle. Tandis que nous, nous sommes en fin de cycle. Le processus s’inverse un peu en novembre quand ils viennent. Les All-Blacks, l’Australie, l’Afrique du Sud arrivent à gagner parce qu’ils ont une qualité d’effectifs et des protections de joueurs qui fonctionnent. Des gars comme McCaw, ça joue environ vingt-cinq matchs par an. Quand vous prenez un international Français, il n’arrive pas à côtoyer les quarante rencontres. Sur une compétition comme la Coupe du Monde, quand tout le monde se prépare de la même manière et sur la même durée, on arrive à faire des miracles ! Cela reste quand même l’exception quand une équipe de France en déplacement en juin parvient à battre une des équipes du sud. Ce n’est peut être pas plus mal comme cela. Ca démontre aussi la capacité que nos joueurs à avoir des résultats face à ces grandes nations. Mais on ne peut pas dire que le XV de France puisse partir favori contre l’Australie après avoir disputé une saison complète.

A un an de la Coupe du Monde, quelle importance revêt ces tests matchs ?

C’est toujours côtoyer de la performance, le très haut niveau, ce qu’il se fait de mieux. Cette tournée est utile pour ça. Elle permet aussi de rôder les effectifs. Par contre, ce ne sont pas des matchs amicaux. Ce sont de vrais tests et l’enjeu est important. Même s’il n’est qu’honorifique comme ça, il y a une place IRB à défendre, c’est toujours ça de pris. Ces matchs servent également à tester la capacité à jouer ensemble. Faire des essais aussi comme Rémi Lamerat, qui va peut être pouvoir talonner et montrer ce qu’il sait produire à ce niveau. C’est un laboratoire et je pense que les Australiens essayent également des choses. C’est une manière de continuer à affronter le rugby international hors Coupe du Monde, pour continuer à avoir ce lien très important entre les nations du nord et du sud. Elles sont essentielles ces tournées. Mais qu’on en attende pas des miracles. D’accord il y a eu 1994 et la tournée gagnée en Nouvelle-Zélande, mais c’était il y a vingt ans… Ce n’est donc pas pour rien, ce sont des victoires qui font date. Elles sont rares.

Après un Tournoi mieux réussi que l’an passé, pour vous, aujourd’hui, quel est le niveau du XV de France ?

Il est à sa place. Il est capable de faire de très belles choses et en même temps, je pense que l’équipe de France est à la recherche d’un régime moteur qui soit constant. On reste encore une équipe latine et romantique. Mais on est capable des plus belles choses face à n’importe quelle équipe du monde n’importe quel jour, puis on est capable des plus grosses contre-performances. Ainsi est le rugby, mais nous ne jouons pas avec exactement les mêmes armes. Quand on voit que les joueurs ne sont pas protégés pareil et qu’ils jouent des compétitions à répétition toute l’année et qu’ils doivent en plus faire ces tournées, effectivement, on ne peut pas trop se comparer. Quand on fait les adieux d’O’Driscoll, ce joueur disputait dix-huit matchs en moyenne sur quinzaine d’années de carrière. Si vous en parlez à quelqu’un comme Yannick Jauzion ou Damien Traille, vous allez vite voir la différence. Ils en ont le double. Donc vous comprenez de suite que l’on ne parle pas de la même référence. J’ai eu la chance un jour d’interviewer Graham Henry, l’entraineur des All-Blacks champions du monde. Il me disait « moi quelque soit le joueur, quelque soit sa qualité, son niveau, sa renommée et son influence sur le groupe, s’il a plus de vingt-cinq matchs, je ne le prends pas !« . Ce ne sont pas des standards que nous avons encore en France.

Vous pensez que ça va arriver un jour ?

Il faut que la Fédération Française de rugby et les clubs arrivent à fonctionner dans le même sens. Les deux ont d’excellentes raisons. Les uns souhaitent défendre le XV de France et sa capacité à rayonner, les autres disent « ben oui, mais si on est privés de nos joueurs, tant de dates pendant l’année, alors qu’on les paye très cher, quel spectacle donnons-nous dans notre championnat ?« . Il faut donc réussir à s’accorder et c’est très difficile. On en discute beaucoup. Il y a une trentaine de joueurs qui vont être protégés. Ils ne joueront qu’une trentaine de rencontres au maximum par an, mais encore une fois, dans quelles conditions ? Est-ce que l’on compte les entraînements par exemple ? C’est très compliqué à mettre en oeuvre… Il y a une concurrence qui se met en place entre la FFR et la Ligue Nationale de rugby, qui va un jour trouver son mode de fonctionnement… Ce sont des confits qui sont jeunes. On avait pas ce genre de problèmes dans les années quatre-vingt ! Quand l’Irlande, le Pays de Galles, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud, toutes ces fédérations qui pilotent les clubs… Quand les joueurs jouent pour les franchises, ce sont quand même les fédérations qui payent. C’est donc plus simple de dire « lui il joue, lui il se repose, il va jouer tel type de rugby, etc« . En France, on n’en est pas là ! On en revient en permanence à adapter comme on peut. Et finalement, quand on regarde les résultats de l’équipe de France, au final, c’est assez logique. Quand on voit que les autres nations ont plus de semaines pour être ensemble, s’entraîner et surveiller les joueurs… le XV de France fait ce qu’il peut. Malheureusement, Bernard Laporte le disait déjà, tout comme Marc Lièvremont et Philippe Saint-André, c’est très difficile de pouvoir faire un effectif homogène et qui a les mêmes chances de disputer ses chances contre des nations qui maîtrisent la totalité de leur rugby mais aussi de leurs effectifs.

Est-ce que cela peut passer par une réduction du nombre de clubs en première division ? Passer du Top 14 à un Top 10, pour avoir moins de rencontres…

Les Anglais ont résolu ce problème avec un championnat à douze et avec une seule descente. Ça a pour l’instant un avantage : on joue moins pour ne pas descendre et on joue plus pour avoir un résultat. Il y a proportionnellement moins d’équipes qui luttent pour le maintien. Du coup ça libère un peu les esprits. Ça rend le championnat moins sclérosé. Maintenant, je ne sais pas. Est-ce qu’il faut resserrer les vis ? A ce moment là, les clubs auront-ils assez d’assise et assez de matchs pour faire marcher leur billetterie, etc. C’est très complexe, on ne peut pas dire : « on va faire si, puis ça« . D’un point de vue sportif, ce qui est certain, si l’élite est resserrée, le championnat n’en sera que « meilleur », puisqu’il sera plus disputé entre équipes qui sont soit disant au plus haut niveau, maintenant, est-ce que ça sera satisfaisant du point de vue de l’économie du rugby, c’est plus compliqué que ça. Je ne me permettrais pas de m’engager dans cette discussion.

Partie 1 : le championnat de France 2013/2014
Partie 3 : le Tour de France (à lire pendant la Grande Boucle)

Entretien réalisé le jeudi 5 juin aux alentours de 20 heures (*)
Crédit photos : francetv sport

About Nicolas Gréno

Créateur & rédac' @cultureSPORT depuis mai 2009. Correspondant sportif Sud Ouest. Passé par le DU Journalisme à l'UPPA. Contact : n.greno@culturesport.net

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